L’éducation au numérique

Un samedi matin, après un troisième café siroté devant une chaîne d’information continue, afin d’être au courant de la même actualité une 17ème fois, je pars donner mon cours hebdomadaire à Nicolas*, jeune élève en classe de 5ème. Après quelques questions relatives à sa semaine (il est important de lui manifester de l’attention par quelques questions, pour qu’il se sente en confiance et que ce sentiment de reconnaissance le stimule pour l’heure que nous allons passer ensemble), je lui demande de me montrer ses devoirs. C’est alors qu’avec une fluidité déconcertante, il navigue sur son ordinateur (notons pour l’anecdote, qui n’en est pas une, que le rapport PISA 2012 comptabilise à 99% le nombre d’élèves ayant au moins un ordinateur à la maison) pour atteindre la rubrique « devoirs » du site intranet de son collège, pendant que j’observais de manière discrète (ou indiscrète, cela dépend du point de vue) ses autres onglets ouverts parmi lesquels Facebook ou encore Twitter.

Pourquoi relater avec autant de précisions un quotidien on ne peut plus ordinaire ? Parce que quelques minutes plus tard, alors qu’il me présente son devoir maison de géographie, je constate, partagé entre le rire et les larmes, que le continent « Afrique » est écrit avec deux « F ». Après m’être recueilli quelques secondes en pensant à Bernard Pivot qui, pour son anniversaire le 5 mai dernier, n’en demandait sûrement pas tant, je lui fais part de mon mécontentement tout en l’interrogeant : « Pourquoi n’as tu pas vérifié sur un dictionnaire, en ligne par exemple, puisque tu as ton ordinateur à disposition ? » ce à quoi spontanément il me répond « Ah oui, je n’y ai pas pensé » (j’ai un peu modifié la syntaxe de sa phrase mais à peu de chose près, c’est ce qu’il a dit).

Je ne sais pas vous, mais des paradoxes comme celui-ci m’inspirent de nombreuses questions. Notamment, comment un enfant capable de passer de Twitter, à Facebook, avec un œil sur l’onglet de ses devoirs tout en regardant (un peu) la carte de géographie qu’il doit apprendre pour son prochain contrôle n’a-t-il pas le réflexe de corriger ses devoirs maison avec Internet ?

Par ailleurs, concernant la digitalisation des méthodes d’apprentissage, les élèves sont-ils véritablement accompagnés dans cette optique ? Car l’impression qui est donnée est que le numérique (faisons plaisir à l'Académie française, ce terme leur convient davantage que celui de « digital »), peu à peu démocratisé au sein de l’Education nationale, fait office d’information plus que de pédagogie. L’exemple de Nicolas est flagrant : il sait rechercher ses devoirs (information) mais n’a pas de méthode pour s’aider d’Internet (pédagogie) au sujet de ces mêmes devoirs. Pourtant, récemment, la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem considérait le numérique à l’école comme une modification du rapport à l’erreur pour l’élève. Moi qui pensais qu’il était davantage un outil d’optimisation pédagogique pour les professeurs, j’ai dû me laisser emporter par ma naïveté légendaire, mais nous y reviendrons dans un autre billet.

Intéressons-nous plutôt à la nécessité d’une nouvelle approche pour le numérique au sein des écoles de la République. Une statistique, issue des tests effectués lors des Journée Défense et Citoyenneté (JDC, anciennement JAPD) 2015 fait un constat sans appel : 10% des jeunes (16-25 ans) interrogés sur « l’épreuve » de lecture sont « en difficulté » et, plus grave encore, 4% ne parviennent pas à lire. Alarmant. Le rapport de mars 2016 de l’institut Montaigne quant à lui expose une situation non pas moins inquiétante : en référence au classement PISA 2012, cette étude évalue la situation des élèves d’un pays en difficulté dans telle ou telle matière. Ainsi, la difficulté des élèves français aurait augmenté de 124% en mathématiques depuis 2000, 24% en lecture et 10% en culture scientifique.

Un commentaire illustrant ces chiffres ne me laisse pas indifférent : « Certes, les moyens technologiques et les équipements ont évolué, mais l’accompagnement et l’usage ont quant à eux stagné ». Ce constat, issu de l’hebdomadaire L’Express commentant la réforme numérique pour la rentrée 2016, en dit long sur les bases déjà fragilisées de cette transformation et met en exergue une approche improductive du numérique à l’école. De nombreux experts et/ou personnalités politiques avancent l’idée du numérique comme le moteur d’un renouvellement pédagogique ou même, afin d’humaniser la comparaison, comme la colonne vertébrale des méthodes d’apprentissage. Cette opinion me semble très erronée, c’est un cas très classique de fond et de forme : la culture et le savoir appris au sein de notre cursus scolaire est le fond même de l’éducation, la technologie est le moyen permettant cet apprentissage, la forme. C’est un facteur qui a une importance prédominante mais qui demeure dépendant de l’enseignement, c’est-à-dire des professeurs. « La technologie peut optimiser un enseignement d’excellente qualité, elle ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité » ajoute l’OCDE. Je ne sais à ce sujet si l’expert remet en cause implicitement les méthodes professorales, car je relèverais pour ma part davantage le manque de formations au numérique pour les professeurs.

Aussi, c’est dans cette optique que je suis allé rencontrer Matthieu*, professeur et directeur d’école dans les Yvelines et récemment nommé « Ambassadeur du numérique ». Au-delà des chiffres et des commentaires, je voulais concrètement en savoir davantage sur cette digitalisation des moyens pédagogiques. « Depuis cette année, les élèves de CP bénéficient d'un rétroprojecteur, d'un ipad et d'une Apple TV qui leur permet de progresser dans plusieurs domaines (lecture, mathématiques, graphie...) avec des approches différentes, novatrices et stimulantes ».

Nous avons ici une réponse en ce qui concerne la technologie et l’équipement, qu’en est-il de l’accompagnement ? « Un projet intercycle (de la petite section au CM2) de film d'animation a permis aux élèves de manipuler les supports multimédia (tels que des ordinateurs, un ipad...), de découvrir des outils numériques (enregistreur audio, logiciel de montage, traitement de texte...), tout cela au service des apprentissages de la langue française, du développement de la culture générale ».

Eh bien, ce professeur serait-il, avec des arguments de terrain, en train de me contredire et de me prouver que tout est « excellemment » mis en œuvre pour la réussite du couple éducation-numérique ? « A mes yeux, le numérique est un moyen puissant pour permettre aux élèves de construire leur apprentissage. Il est motivant, plein de ressources, vivant, interactif, actuel... Les avantages à l'employer sont multiples. Mais s'il s'agit d'un vecteur essentiel, il n'est pas suffisant pour autant. Il s'agit d'un moyen, pas d'une fin en soi. »

Je me disais aussi, nous revenons toujours au même point : c’est un facteur majeur mais insuffisant s’il n’est pas accompagné de professeurs compétents, d’une pédagogie revisitée et d’élèves sensibilisés qui n’assimilent pas uniquement la technologie à un amusement mais progressivement à un outil scolaire (ou de travail).

C’est pourquoi je pose une question, devant notre professeur et directeur d’école des Yvelines : quelles sont les priorités pour créer une osmose (professeurs-numérique) favorable aux élèves ? Il me répond : « Selon moi, les écoles devraient toutes être équipées de tableaux numériques interactifs (TNI) ou de vidéoprojecteurs numériques interactifs (VNI) ainsi que de modules numériques mobiles (un chariot d'ordinateurs portables ou des tablettes). Cela fait plus de sens, permet de gagner du temps, de l'espace et de renouveler plus aisément le "parc numérique" de l'école. »

"Il ne s'agit pas de "faire du numérique" pour "faire du numérique" parce que c'est dans l'air du temps, il faut s’appuyer sur des projets."

Il ajoute : « La priorité avant cela est de former les enseignants à l'utilisation de ces outils. En effet, les possibilités sont très nombreuses d'un point de vue pédagogique et les "tentations" encore plus. Il ne s'agit pas de "faire du numérique" pour "faire du numérique" parce que c'est dans l'air du temps, il faut s’appuyer sur des projets. Former les enseignants permettra de les aider dans leur conception et l'élaboration de leurs projets, de leur donner des pistes. Par exemple, il existe un portail enseignant collaboratif sur Viaeduc (consacré aux Ambassadeurs du numérique, des enseignants qui ont pour mission de développer l'usage du numérique dans leurs écoles) qui permet aux enseignants de partager leurs idées. Mais cet espace collaboratif ne peut pas se substituer à la formation à laquelle les enseignants ont droit. Des modules de formation existent également mais le nombre de places est restreint et cela prendra beaucoup de temps avant de former pleinement les enseignants à ce sujet. »

Il me semble que d’avoir interrogé notre ambassadeur du numérique nous ouvre les yeux de manière empirique sur la situation actuelle, les projets mis en place autour de l’apport technologique ainsi que les priorités à mettre en œuvre pour optimiser les effets de cette « pédagogie 2.0 » : le maître mot est l’accompagnement. La problématique qui en découle réside dans la complexité à financer cet accompagnement des professeurs (formations), condition sine qua non du développement scolaire et intellectuel de l’élève.

"A l’inverse de nos parents qui avaient moins d’informations à leur disposition mais qui connaissaient davantage leur sujet, notre génération a un accès illimité à l’information mais s’arrête bien (trop) souvent au superficiel"

J’ajoute ci-dessus le terme « intellectuel » car au-delà du cursus scolaire, l’accompagnement (au sens ici d’initiation) au numérique est indispensable face à l’environnement dans lequel ils aspirent à grandir. Dans cette infographie 2015 de Médiamétrie, nous ne pouvons nier l’évidence : l’individu (jeune) est inévitablement confronté au digital, que ce soit pour communiquer ou s’informer. A l’inverse de nos parents qui avaient moins d’informations à leur disposition mais qui connaissaient davantage leur sujet, notre génération a un accès illimité à l’information mais s’arrête bien (trop) souvent au superficiel et peut être victime du couple
« surinformation-désinformation ».

Aussi, il est du devoir du professeur (lui-même formé et accompagné au préalable) de stimuler leur « Résistance cognitive » (théorie d’Olivier Houdé, professeur en psychologie du développement à l’université Paris Descartes et directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant du CNRS-La Sorbonne) pour exercer leur prise de recul, leur esprit critique et ainsi acquérir un raisonnement et de la tolérance intellectuelle (cette dernière qualité est fondamentale de nos jours, mais c’est un autre sujet à développer).

"L’esprit et le numérique, le fond et la forme"

« Pour qu’Internet contribue positivement à l’éducation de nos enfants, il faut régulièrement en accompagner les usages. Sans médiation exigeante, la pseudo-liberté de circulation et d’information débouchera sur le laisser-aller et la confusion ». Ce court extrait de l’ouvrage d’Alain Bentolila, Pourquoi sommes-nous devenus aussi cons ? (livre que je vous conseille vivement) dresse le portrait du risque de l’absence d’accompagnement des professeurs et des élèves face au numérique (pourtant, je radote, assurément facteur d’un renouvellement pédagogique favorable aux enfants). En ce sens, le numérique à l’école doit être associé aux fondamentaux mêmes de l’apprentissage par la réflexion et l’esprit critique, issus, entre autres, des écrits de René Descartes et son Cogito, ergo sum (« Je pense donc je suis », pour les non-latinistes). Sans ces deux dimensions de la pédagogie (l’esprit et le numérique, le fond et la forme), il faudra s’attendre à accueillir une nouvelle génération à la réflexion aussi profonde et développée qu’un simple tweet de moins de 140 caractères : « Je pense, donc je tweet, et c’est tout ».

*Les noms ont été modifiés