Interview de Marie Laure Hubert Nasser, directrice de la communication Mairie de Bordeaux, membre du comité d’inspiration de TEDxCESALON

- Quand on parle d’harmonie, ça vous fait penser à… ?

Plusieurs personnes mais étonnement des personnes d'expérience. En premier lieu, je pense à Pierre Rabhi car il nous ramène à la terre mère. A la vie simple. A la frugalité qui met à nu l'essentiel. Puis je pense à Marie de Hennezel, cette femme qui a si souvent accompagné les personnes en fin de vie, récit qu'elle partage dans son ouvrage La mort intime. Elle parle avec une telle douceur des dernières minutes de vie que cela les rends plus douces à nos yeux. Elle les compare au miel de l'existence. Je pense aussi à Marion Larat, auteure de La pilule est amère. Cette jeune femme qui a souffert dans sa chair et entrainé un combat incroyable pour toutes les autres. Je la croise parfois à Bordeaux, et son regard est doux et plein d'humour… Je pourrais en conclure que l'harmonie vient de l'expérience, de souffrances transcendées, de notre capacité de résilience, de reconstruction et d'acceptation de la vie comme un cadeau.

J'étais lors d'un salon du livre assise aux cotés de Sylvain Tesson lors de la sortie de son récit "Sur les chemins noirs", long parcours en France à la reconquête de son corps et de son âme. Chacun signait ses romans. Si la file s'est vite tarie devant moi, la sienne a pris une proportion gigantesque. Je me demandais d'où venaient ces gens, si divers qui attendaient de pouvoir lui parler et obtenir une dédicace. Il restait penché et concentré, enchainant les signatures. Soudain, il a levé les yeux vers moi sentant bien qu'il y avait une présence. Je lui ai dit "bonjour voisin", il m'a alors pris la main qu'il a tenue quelques secondes, sans un mot, le regard las, puis a replongé pour plusieurs heures de dédicace. Je garde de cet instant une impression d'humanité extrême. Une coupure dans le temps, pour reconnaitre l'autre.

L'harmonie est souvent fugace, c'est une quête. Pour certains, un chemin de vie.

-Qu’est-ce qu’on peut faire à l’échelle d’une métropole pour unir les citoyens ?

Je crois que l'union est un ensemble de détails et de décisions majeures. C'est donc une pensée globale et structurée…

Quoi de plus harmonieux que de voir des habitants d'une rue planter des tomates dans un jardin partagé, mêler les générations autour d'un projet commun… Nous avons vécu une expérience à Bordeaux qui m'a beaucoup marquée sur cette capacité à faire ensemble. Le Jardin Public, très grand espace vert bordelais a été exceptionnellement ouvert à un évènement organisé par les jeunes patrons de la marque Michel & Augustin. Il s'agissait de passer une nuit à la belle étoile. Nous avons donc vu débouler 2000 inconnus avec leurs tentes et leurs duvets pour une nuit de musique, spectacles, pique-nique et insomnie. Toutes les générations, regroupées autour de leurs lampes de poche, les enfants courants entre les arbres. On entendait des rires et les gens étaient si heureux de partager cette nuit blanche avec des inconnus…C'était un moment de grâce. Les bordelais en ont longtemps parlé. Il y avait l'envie d'être ensemble et la volonté de trouver l'harmonie avec des inconnus.

Unir les citoyens nécessite de grandes ambitions aussi. La mobilité est un facteur majeur du vivre ensemble. A Bordeaux, les ponts et le Tram sont des facteurs d'union. Des deux rives de la Garonne, des communes de la Métropole. Ils permettent à tous, sans condition sociale de travailler, étudier, vivre ensemble et assister aux grandes manifestations… L'espace public et son aménagement sont des sujets importants, porteurs d'égalité et d'humanité. Un banc sous un arbre, c'est un moyen d'accueillir des personnes âgées, ou une personne précaire, ou des jeunes en fin de nuit, un square des enfants et leurs parents, une fontaine, un bout de jardin… Les nombreuses réunions de concertation permettent l'union autour d'un projet commun. Les choix sont solidaires. Les décisions partagées. Autre point essentiel, l'encouragement au monde associatif. Quand les communes soutiennent les engagements citoyens, il y a une vision partagée, une union sacrée entre les habitants.

A l'échelle de la Métropole le chantier est immense. Déplacements, équipements, numérique, culture, social… Autant de sujets constitutifs du bien vivre des habitants. Associés à quelques grands moments de communion : L'Euro 2016, La fête du vin… C'est important de vibrer ensemble. Nous l'avons constaté au moment des attentats. Nous étions unis dans la peine, vibrant ensemble du même chagrin.

-Qu’est-ce que l’éducation peut à votre avis changer pour plus d’harmonie au sein d’un peuple ?

L'éducation est le fondement. Elle apporte la tolérance, la vie commune et ses règles, l'égalité, la fraternité, la capacité à faire groupe, à comprendre les enjeux, à se dépasser, à respecter les autres. Elle porte souvent tous les maux et pourtant, quelle difficulté immense que celle d'apprendre aux autres ! Et quelle responsabilité. Cela mérite un grand respect.

Que peut-on changer? Si l'on parle de l'enseignement scolaire, il faudra sans doute ouvrir les portes plus grandes aux parents et autres sachant. Ce que le numérique a engendré est une immense ouverture au monde et l'école va devoir engager cet échange, permettre aux générations Y et autres nouvelles générations en marche d'intégrer leur système de pensée qui est bien différent de celui de nos générations. Le monde d'aujourd'hui est un kaléidoscope et nous sommes bien loin des enseignements attendus avec un instituteur… L'éducation doit intégrer l'égalité entre les femmes et les hommes dès le plus jeune âge. Elle doit aussi permettre l'inclusion des plus faibles. Il faut certainement mettre fin par ailleurs à un esprit de compétition au profit du partage des valeurs et des savoirs. Il y a de l'humanisme à placer au cœur des enseignements et des femmes à mettre en avant dans les livres scolaires!

-Vos 5 valeurs ou mots-clés pour un avenir harmonieux ?

J'en ai mis 6 ! La liberté, je ne vois pas comment l'enlever. elle est fondatrice! Positif. Créatif. Tolérant. Ouvert. Intergénérationnel. Libre.