Interview de Céline ROCHE, responsable communication de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, membre du comité d’inspiration

A votre avis, est-ce que l’harmonie peut se concevoir en dehors de toute politique ?

Nous pouvons à l’échelle d’un groupe oeuvrer pour plus d’harmonie mais, au-delà, je crois que non, il n’est pas possible d’aller vers plus d’harmonie en dehors de toute politique :

- sans des politiques volontaristes pour lutter contre les discriminations,

- sans une éducation engagée dans la lutte contre les préjugés et les idées reçues qui sous-tendent le rejet de l’Autre, la xénophobie et le racisme sous toutes ses formes, sans une éducation à tout âge pour plus de tolérance et de respect de l’Autre.

- sans des politiques réellement inclusives, qui permettent à toutes les personnes qui composent notre société d’exercer leurs droits, sur un pied d’égalité, et qui sont imaginées avec les personnes elles-mêmes.

Plus d’harmonie est pourtant indispensable si nous voulons construire un monde durable. Alors oui, nous avons besoin de politiques portées par des pouvoirs publics, au niveau national et local et par les acteurs privés dont la société civile et les entreprises pour construire un monde plus harmonieux.

Qu’est-ce qui déclenche chez l’individu une volonté et une action en faveur d’une plus grande harmonie ?

Le fait que d’autres le regardent vraiment, l’écoutent vraiment.

Ce qu’il voit dans le regard, ce qu’il entend dans les mots des autres sur lui.

Nous sommes tous des êtres de relation. Nous avons tous un besoin inhérent d’être en relation avec les autres, de lire dans les yeux des autres que nous avons notre place, une valeur.

Tout individu a besoin de sentir qu’il est accepté tel qu’il est, qu’il est respecté avec ses forces, ses fragilités, ses talents, ses différences, qu’il a sa place dans notre société.

Jean Vanier, fondateur de L’Arche, une association internationale qui crée des lieux de vie où personnes handicapées mentales et non handicapées vivent ensemble, dit bien souvent la phrase clef « Tu as du prix à mes yeux ».

Je crois que cette phrase prend tout sens dans le monde dans lequel nous évoluons.

Il ne s’agit pas de dire à l’autre qu’il est génial, qu’il a tout réussi, qu’il est le meilleur. Il s’agit d’être en relation avec lui, de ne pas le regarder ni comme un être « transparent ». Tout individu doit sentir que d’autres ont besoin de lui, que d’autres tiennent compte de son avis, de son expérience, aussi différents soient-ils.

Comment est-ce que qu’on pourrait avancer sur le terrain de l’harmonie d’un peuple ?

Je crois que la première étape pour construire, ou reconstruire l’harmonie au sein d’une société est le respect de l’Autre, en tant qu’être différent, avec des caractéristiques différentes, des envies, des besoins différents. Pourtant l’altérité interroge, interpelle, voire fait peur.

Je crois que pour rétablir un peu d’harmonie, il faut déconstruire les préjugés, les dépasser. Nous avons tous, chacun, chacune d’entre nous des préjugés sur les autres, parce que nous tous –porteurs d’une histoire personnelle, familiale–, nous sommes aussi influencés par celles et ceux qui nous entourent.

Il est urgent que, d’une part, nous prenions conscience que nous avons des préjugés et qu’il est de notre responsabilité individuelle et collective de les dépasser ;

Il est d’autre part aussi urgent que les hommes et femmes politiques, quelle que soit leur responsabilité, leur champ d’action, prennent conscience de l’impact de leurs discours, de leurs « petites phrases » par lesquelles bien souvent ils banalisent la critique de l’Autre, le rejet de la différence, le mépris pour telle ou telle partie de la population.

Dans d’autres contextes, sous couvert de vouloir « faire rire », « amuser », des animateurs, des commentateurs, des personnalités contribuent à banaliser le rabaissement, le rejet de l’Autre, les stigmatisations de tout ordre (l’apparence, l’origine, le genre…)

Les médias ont donc ici un rôle majeur à jouer pour éviter à diffuser les préjugés et pour, bien au contraire, permettre notamment aux jeunes de comprendre les messages, de leur donner les clefs de la tolérance.

Je crois qu’aller vers plus d’harmonie impose de repenser notre société, d’inventer une société inclusive fondée sur le respect de chacun, sur la reconnaissance que chacun a une place, un rôle à jouer, la reconnaissance que l’enfant, la femme, la personne âgée, la personne handicapée, chacun contribue à la vie de la Cité, y apporte ses talents pour avancer ensemble, pour construire un monde plus durable, pour humain.

Apprendre à repérer et dépasser les préjugés, les amalgames, les fausses vérités, apprendre la Tolérance doit commencer dès le plus jeune âge…et ne jamais cesser.

Je crois que nous ne devons jamais considérer l’harmonie comme acquise. Elle doit sans cesse de conquérir, reconquérir.

Vos 5 valeurs ou mots-clés pour un avenir harmonieux ?

Tolérance. Joie. Partage. Ecoute. Fragilité

"L'éthique, dit Paul Ricoeur, consiste à se penser "soi-même comme un autre". Pas se contenter de penser l'autre comme s'il était nous même, mais avoir l'humilité de devoir s'imaginer "soi-même comme un autre", que l'on ne connaît pas, et qu'il va falloir découvrir en allant à sa rencontre. L'autre, toujours à découvrir, toujours à reconnaître, toujours à réinventer. Comme un manque, en nous, de la part de nous qui est dans tous les autres."